Pourquoi sommes-nous encore étonnés par l’ampleur de la corruption en Guinée lorsque, pour accéder à certains postes de responsabilité, des citoyens seraient prêts à débourser plusieurs millions, voire des milliards de francs guinéens ?
Jamais l’administration guinéenne n’a autant perdu de son prestige et de sa valeur que sous l’ère du CNRD.
De Sékou Touré à Alpha Condé, malgré les insuffisances et les dérives propres à chaque régime, certaines hautes fonctions de l’État conservaient encore une valeur symbolique.
Être ministre, directeur général ou responsable d’une grande administration représentait, en principe, l’aboutissement d’un parcours professionnel, d’une expérience ou d’une compétence reconnue.
Avec l’avènement du CNRD, la donne a profondément changé. L’argent a progressivement remplacé le mérite, tandis que le copinage a pris le dessus sur la compétence.
Quand la nomination devient un investissement
Au cœur de cette dépravation présumée de l’administration publique, deux noms reviennent régulièrement dans les informations recueillies par gbassikolo : Djiba Diakité et le général Amara Camara. Les deux sont responsables de toute cette dépravation de l’administration publique.
À l’avènement du CNRD, les deux hommes ont bénéficié de la confiance du général Mamadi Doumbouya, que les circonstances du 5 septembre 2021 avaient conduit à la tête du pays.
Ils ont notamment joué un rôle important dans l’identification et l’évaluation de certains cadres susceptibles d’être nommés à de hautes fonctions.
Mais comment des personnes disposant aucune d’expérience dans la haute administration publique peuvent-elles prétendre évaluer des cadres qui cumulent parfois vingt ou trente années d’expérience dans la gestion de l’État ?
Ce mécanisme avait progressivement laissé place à un véritable marchandage autour de certaines nominations.
Pour l’un, une sœur travaillant à la Banque centrale a servi d’intermédiaire, recueillant les noms de personnes désireuses d’être nommées et fixant, selon les postes convoités, les montants à verser. Les CV ont ensuite été récupérés pour alimenter le circuit des nominations.
Pour l’autre, un homme de confiance a également servi d’intermédiaire pour collecter de l’argent auprès de candidats intéressés par des fonctions ministérielles ou par la direction d’établissements publics administratifs particulièrement juteux.
Alors , que devient l’administration lorsque la nomination est considérée comme un investissement financier ?
Car celui qui paie pour obtenir un décret ne paie évidemment pas pour servir gratuitement la République. Il investit. Et celui qui investit cherche tôt ou tard à récupérer sa mise, puis à réaliser un bénéfice.
C’est là que commence le véritable cercle vicieux de la corruption.
Ils ne paient pas pour servir l’État, mais pour se servir
Comment voulez-vous qu’un cadre qui s’est endetté auprès de commerçants ou d’hommes d’affaires pour obtenir un décret de nomination arrive ensuite dans son service avec pour seule ambition de servir l’État ?
Son premier objectif sera naturellement de récupérer son investissement.
Et lorsque certains postes permettent de manipuler des marchés publics, des budgets, des contrats ou des recettes importantes, la tentation devient encore plus grande.
Voilà pourquoi l’administration publique est devenue, aux yeux de beaucoup, l’un des moyens les plus sûrs et les plus rapides de s’enrichir en Guinée.
On se bat pour obtenir un décret à n’importe quel prix et, quelques mois après la nomination, certains deviennent propriétaires d’immeubles, de terrains et de véhicules dont la valeur est sans commune mesure avec leurs revenus officiels.
Dans ces conditions, faut-il réellement s’étonner de la corruption ?
Plus inquiétant encore, certains sont prêts à tout pour conserver leurs fonctions. Dès que circulent les premières rumeurs de remaniement, les démarches commencent , réseaux d’influence, interventions, argent et même, selon les croyances et pratiques rapportées dans certains milieux, recours à des pratiques occultes.
Le décret devient une question de survie parce que le poste est devenu une entreprise privée installée à l’intérieur de l’État.
Des cadres en carton au sommet de l’administration
Cette politique a également favorisé l’arrivée de personnes insuffisamment préparées à des niveaux de responsabilité considérables.
Des blogueurs, dont certains traînent des parcours controversés, se sont retrouvés propulsés à la tête de directions publiques.
Des personnes qui, dans une administration fonctionnant normalement, auront difficilement occupé une fonction de chef de section sont devenues directeurs généraux d’établissements publics.
Nous avons même vu une jeune diplômée dont la première véritable expérience professionnelle après l’université a été obtenue par décret à un poste de chef de cabinet.
Ce n’est plus une promotion professionnelle : c’est une inversion complète de la pyramide administrative.
Les médiocres montent pendant que les compétents descendent.
Et ensuite, on s’étonne que l’administration soit incapable de mobiliser suffisamment de ressources, d’exécuter correctement les politiques publiques ou d’assurer le suivi des projets.
La gestion publique ne s’improvise pas. Elle repose sur des procédures, des principes, une programmation, des compétences techniques et surtout un calendrier budgétaire.
Pourtant, depuis le 5 septembre 2021, on entend régulièrement annoncer des projets par-ci et des investissements par-là, parfois sans qu’ils aient été clairement prévus dans la programmation budgétaire initiale.
Or, nous savons tous où peuvent conduire les dépenses extrabudgétaires lorsqu’elles deviennent une méthode de gouvernance.
Tout le monde se croit désormais ministrable
La Guinée ne manque pourtant pas de cadres compétents.
Nous avons des économistes, des ingénieurs, des juristes, des administrateurs civils, des financiers, des médecins et des spécialistes formés dans les meilleures universités du monde. Nous avons également des cadres qui connaissent parfaitement l’administration guinéenne pour y avoir consacré plusieurs décennies de leur vie.
Mais le CNRD a tellement banalisé les nominations que les véritables compétences disparaissent progressivement, marginalisées ou reléguées au second plan.
Aujourd’hui, tout le monde se croit ministrable.
Tout le monde veut devenir directeur général.
Le décret, qui était considéré comme la consécration d’un parcours, est devenu pour certains un objectif financier et social.
Et lorsqu’un pays commence à considérer la fonction publique comme une loterie permettant de devenir riche, il ne faut plus s’étonner de voir la corruption exploser.
Il faut remettre la pyramide à l’endroit
Pour sortir de cette situation, il faudra faire exactement le contraire de ce qui a été fait ces dernières années : redresser la pyramide administrative.
Chaque fonction importante doit correspondre à un profil clairement défini : niveau d’études, expérience professionnelle, compétences techniques, connaissance du secteur et résultats obtenus dans les fonctions précédentes.
Pour les directions générales et les établissements publics, il faut progressivement instaurer des appels à candidatures transparents, avec des critères connus à l’avance et des processus de sélection crédibles.
Il faut que la compétence remplace le favoritisme.
Que le mérite remplace le copinage.
Que l’expérience remplace les réseaux.
Et surtout que l’argent cesse d’être, directement ou indirectement, un passeport vers les hautes fonctions de l’État.
Les postes de responsabilité ne doivent pas être vendus au plus offrant. Ils doivent revenir aux plus compétents.
Parce qu’un ministre, un directeur général ou un haut responsable nommé pour ses compétences cherchera d’abord à laisser des résultats.
Mais celui qui a payé plusieurs centaines de millions ou plusieurs milliards pour obtenir son décret considérera presque inévitablement son poste comme un investissement.
Et quand on investit, on cherche un bénéfice.
Alors, avant de nous étonner de la corruption qui gangrène l’administration guinéenne, commençons par nous demander comment certains arrivent à la tête de cette administration.
Gbassikolo
Wô pôpa min
Abdoul Latif Diallo
Journaliste d’investigation

