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Guinée: Une histoire des violences politiques

5/8/2018

 



Cette série sur « les complots » a été écrite à partir de quelques témoignages,
de nombreuses sources archivistiques françaises, mais aussi d'ouvrages.

Radio France Internationale et la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme) ont mis en place en février 2017 un projet de recherche sur l'histoire des violences politiques en Guinée, initié dans la perspective des 60 ans de l'indépendance guinéenne (2 octobre 1958). Ce projet rassemble des universitaires français et guinéens, des défenseurs des droits humains et des journalistes de RFI, avec pour objectif de présenter des regards croisés sur ces pages sombres de l'histoire de la Guinée. La démarche a donné lieu à plusieurs enquêtes de terrain et à un long travail de recherche et de dépouillement d'archives. Elle doit déboucher sur la publication d'un ouvrage collectif en septembre 2018. RFI Savoirs propose, dès à présent, la publication avancée de certains résultats de cette enquête.

La célèbre déclaration de Sékou Touré le 25 août 1958 à Conakry face au Général de Gaulle, affirmant « préférer la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage » résonne encore. C'est pour certains le déclencheur de l'affrontement entre les deux hommes, le point de départ de différentes tentatives de déstabilisation française par des opérations clandestines et le début d'une rancœur mutuelle. Les considérations personnelles ou d'amour propre ont de toute évidence joué un rôle dans la relation détestable qui a longtemps prévalu entre les deux chefs d'État.



Un coup politique derrière le complot

(Quatrieme partie)

L'échec de l'opération de déstabilisation française vient à point nommé pour le président Ahmed Sékou Touré. Un an et demi après l'indépendance guinéenne, l'enthousiasme commence à retomber, les difficultés économiques nourrissent le malaise si ce n'est la colère des populations. Le pouvoir a dû faire face à une grave crise religieuse. Les condamnations et la communication qui suivent l'annonce de la découverte du « complot » vont permettre au leader guinéen de réaliser un véritable tour de force : retrouver la marge de manœuvre politique qu'il était en train de perdre, ré assoir son autorité. C'est sur ce « coup politique » réalisé à l'ombre du « complot » que nous nous penchons au terme de cette série. Il combine des éléments qui se retrouveront plus tard, dans d'autres « complots » dénoncés par le régime et fait de cet épisode un moment fondateur pour la gouvernance de Sékou Touré.

Par Coralie Pierret et Laurent Correau -

Le 14 septembre 1959 s'ouvre à Conakry le 5e congrès du PDG. Le premier depuis l'indépendance. Le rassemblement a fait l'objet d'une organisation minutieuse, destinée à montrer l'éclat du pays après presque un an d'exercice du pouvoir par le PDG. Des centaines de manœuvres se sont livrés à des travaux de réfection et de propreté, menés à bien malgré une pluie battante. La Garde Républicaine arbore un nouvel uniforme blanc. Une fontaine lumineuse a été installée à l'entrée du port. Les premiers autobus hongrois circulent en ville, ils inaugurent les transports en commun urbains. Une balustrade en ciment court tout au long des deux corniches, jusqu'au pont de Timbo, qui brille grâce à des lampadaires au néon.

La Jeunesse du RDA, en tenue blanche, assure l'orientation des véhicules vers les accès de la salle du congrès. Puis aide chacun à retrouver sa place. Le palmarès 59 des sections du parti est affiché : Gueckedou est en tête, Kindia médaille d'argent. Des haut-parleurs extérieurs permettent à la foule d'assister aux débats, retransmis par ailleurs par Radio Conakry. La première matinée voit défiler à la tribune les porte-parole des 43 sections locales qui, tous, louangent le bureau politique national, son secrétaire général et vilipendent le colonialisme français. Le SDECE commente : « Aucune parole originale ne fut prononcée. Le but était de prouver l'identité de vues qui régnait entre les sections d'une part et le Bureau Politique National d'autre part. Si d'aventure une opposition avait voulu se manifester, on se demande comment elle aurait pu s'exprimer. L'homogénéité et le monolithisme du parti étaient saufs. » Après un après-midi qui voit huit délégations de partis communistes être ovationnées par les participants sur les thèmes de la paix, de l'amitié, de l'auto-détermination, de l'indépendance et de l'anticolonialisme, la soirée est consacrée à la présentation, par Sékou Touré, de son rapport de doctrine et de politique générale, durant cinq longues heures.

Sékou Touré y brille en maître confirmé de la parole. Mais un « observateur africain, rompu à l'action politique » ne tarde pas à soumettre au SDECE une lecture « entre les lignes » du discours du dirigeant. Il s'attarde sur les « contradictions internes » soulignées par le leader guinéen. « Il n'est pas difficile alors de discerner, derrière les mots, combien le bilan d'une année d'Indépendance est moins positif qu'il voudrait bien nous le faire croire. » Une lecture attentive des propos de Sékou Touré permet de noter la vitalité du régionalisme, la menace qu'elle fait peser sur l'Unité guinéenne, l'insuffisante conscience politique des masses, les difficultés dans la perception de l'impôt. On trouve également dans les propos de Sékou Touré référence à une jeunesse qui « pratique l'individualisme de groupe » ou à des anciens militaires sans emploi qui « menacent les pouvoirs publics ». « L'aveu de difficultés économiques est non moins explicite » estime cet « observateur africain » qui indique par ailleurs : « Sans esprit de vaine critique, il faut bien admettre que le gouvernement guinéen reste confronté avec des difficultés sérieuses qui peuvent le conduire à sa perte s'il ne s'attache pas à les résoudre humainement. »

Fin février 1960, le chargé d'affaires de France en Guinée, Pierre Siraud, envoie au ministère français des Affaires étrangères une note qui documente elle aussi ce malaise. Elle s'appuie sur des « rapports confidentiels » établis à la suite de deux congrès des sections régionales du PDG. Les débats qui ont précédé le vote des résolutions finales y sont rapportés. Et leur teneur permet de nuancer le bilan flatteur officiellement affiché : « les responsables locaux, écrit Siraud, ont d'abord protesté contre les exagérations qu'ils relevaient dans les statistiques relatives à l'investissement humain. Les chiffres concernant les ponts, les routes, les écoles construites dans leur région étaient dénoncés comme entièrement fantaisistes. La vérité était bien différente. Dans le domaine social, en particulier, rien d'important n'avait été fait : on n'avait ouvert ni hôpital, ni dispensaire nouveau. Fait plus grave, l'entretien des installations existantes était souvent négligé. C'est à propos du fonctionnement de l'Administration que les récriminations semblent avoir été les plus vives. Tout autant que l'incompétence, c'est l'indélicatesse des agents de l'autorité qui a été déplorée. La corruption des fonctionnaires contre laquelle le chef du gouvernement avait mené une vigoureuse campagne dans les premiers temps de l'indépendance se répandait de plus en plus. Des cas de détournement de deniers publics avaient été enregistrés. Ces plaintes étaient fondées sur des exemples précis, dans lesquels les responsables de ces agissements, après avoir été démasqués, n'avaient été frappés d'aucune sanction administrative, mais simplement déplacés. »

Les dérives de cette gestion sont dénoncées d'autant plus violemment que l'argent manque dans des secteurs comme la santé publique. Selon Siraud, les cas de trypanosomiase et de lèpre ont augmenté dans la région de Kankan par manque de personnel qualifié. Le chargé d'affaire français note que lorsque ces réquisitoires ont été prononcés lors de ces deux congrès régionaux, Keïta N'Famara, qui représentait le pouvoir central, avait tenté d'expliquer la situation par les ingérences extérieures dans les affaires du pays. S'il faut, explique Siraud, se garder de généraliser la situation de ces deux régions, « certains des faits dénoncés sont cependant de plus en plus courants dans le pays.» « Il est indiscutable notamment qu'un relâchement se manifeste dans l'Administration, où la corruption s'installe sans que le gouvernement réagisse avec la vigueur qui pourrait seule enrayer le mal. Il est de notoriété publique à Conakry que certains agents du Comptoir Guinéen du Commerce Extérieur, qui contrôlent une part importante des échanges, ne résistent pas à certaines tentations. » La population, selon le diplomate « est surtout sensible à l'absence de toute amélioration de ses conditions d'existence. Les baisses de prix spectaculaires décrétées par le gouvernement, et largement exploitées par sa propagande, sont loin de compenser la diminution du pouvoir d'achat qu'entraîne le chômage ». La note décrit la désorganisation du marché du café qui s'est produite dans le sud de la Guinée, suite à la politique de commercialisation mise en place par les autorités, et le « vif mécontentement » que cette situation a produit. « Ces facteurs, auxquels s'ajoute la mauvaise humeur qu'alimentent les tracasseries et les exigences du Parti provoquent un malaise latent ». Siraud indique que des incidents ayant eu lieu en Haute Guinée, en décembre 59, ont été l'une des manifestations de ce malaise. « L'enthousiasme très relatif que, d'après des informations de bonne source, le chef du gouvernement a rencontré ces jours-ci à Kindia, qu'il traversait pour aller présider le congrès de Dalaba, peut être considéré comme un indice de lassitude de l'opinion. Grisée d'abord par une indépendance inattendue, celle-ci doit maintenant faire l'expérience amère des réalités. »

Les semaines qui suivent confirment les difficultés. La décision, le 1er mars 1960, de doter le pays de sa monnaie, le franc guinéen, conduit même à une nouvelle dégradation de la situation économique. « La confiance dans le nouveau franc guinéen ne s'est pas développée comme l'anticipait Conakry, analyse la CIA. Sa valeur est réduite jusqu'à 50% dans les capitales ouest-africaines et il n'est pas pleinement accepté à l'intérieur du pays, particulièrement dans la région Nord qui réalise un commerce considérable avec les États voisins de la communauté française. » Les services américains ajoutent que « par ailleurs, de larges pénuries de nourriture se sont développées. Il nous est rapporté que cela a précipité un certain nombre de troubles dans les magasins alimentaires ainsi que certaines expressions de mécontentement envers le régime autoritaire du président Touré ». Le transfert des réserves de certaines firmes privées à l'extérieur de la Guinée, note la CIA, est un facteur qui a lui aussi contribué à la fragilisation de la situation économique du pays.

Luttes de faction au sein du pouvoir

Ces difficultés sont d'autant plus préoccupantes pour Ahmed Sékou Touré que le jeune pouvoir guinéen, en apparence uni, voit se jouer en coulisse d'importantes luttes de faction. Celles-ci sont suivies attentivement par les occidentaux, qui s'inquiètent de plus en plus de l'influence des pro-soviétiques dans l'entourage de Sékou Touré. Dès avril 1959, les diplomates français consignent par écrit des confidences inquiètes de Léopold Senghor et de Mamadou Dia. Les deux hommes d'État sénégalais estiment que « M. Sékou Touré se trouverait dans une position politique extrêmement compromise. La direction du parti lui a, en fait, échappé et serait passée entre les mains du comité directeur contrôlé par des éléments extrémistes. L'instauration d'une démocratie populaire de caractère agressif et militant serait prochaine ».

Fin septembre 1959 la CIA, citant l'ambassadeur Morrow, estime que des éléments favorables à une orientation prosoviétique travaillent en coulisse à renforcer leur influence. Ces éléments, dit la note, sont dirigés par le président de l'Assemblée Nationale, Saifoulaye Diallo, « un partisan de l'extrême-gauche, bénéficiant d'un soutien populaire, et qui mène une campagne tranquille destinée à miner le prestige de Sékou Touré ». Les autres membres présumés de ce groupe prosoviétique, selon la CIA, sont Fodéba Keita (à l'époque ministre de l'Intérieur et de la sécurité), Ismaël Touré, le demi-frère du président, et le ministre résident au Ghana, Abdoulaye Diallo. Le texte indique que Sékou Touré tente de poursuivre une politique étrangère neutraliste, « mais fait face à des difficultés de plus en plus forte à tenir cette ligne particulièrement depuis que Diallo Saifoulaye a négocié avec succès un crédit soviétique sur le long terme de 35 millions de dollars à Moscou ».



En février-mars 1960, les rapports de force au sein du régime guinéen sont semble-t-il progressivement en train de basculer. Un conflit vient d'éclater entre modérés et partisans d'un rapprochement avec le bloc communiste. Il porte sur la reconnaissance de la RDA et la nomination d'un ambassadeur guinéen en Allemagne de l'Est. Le docteur Seydou Conté a remis ses lettres de créances au président Est-allemand Wilhelm Pieck. Sékou Touré, dans une interview au Spiegel, dément avoir signé les lettres. Les Français s'inquiètent. Une note de la division renseignement de l'état-major général indique « il semble qu'en fait Sékou Touré ait depuis quelques jours perdu en tout ou partie contrôle du gouvernement guinéen ». La note relève qu'il n'a pas élevé de démenti officiel sur les relations avec la RDA et que le 14 mars il s'est démis de ses fonctions de ministre des Affaires étrangères dont il a remis la charge à Abdoulaye Diallo, jusqu'alors ministre résident au Ghana.

Le 29 mars, la réunion du conseil des ministres guinéens, selon le renseignement militaire français, a été « très orageuse », « les extrémistes ayant tenté d'éliminer du gouvernement les éléments non communistes ralliés au PDG comme Barry III ministre de la Justice et Barry Diawandou ministre de l'Éducation nationale. »

La note conclue : « Intervenant après la mainmise sur l'armée, effectuée le 1er mars par le ministre de l'Intérieur Keita Fodéba, qui contrôle en outre l'Information, l'accession de Diallo Abdoulaye au contrôle de la politique extérieure de la Guinée réalise une véritable prise du pouvoir par les communistes guinéens qui ont maintenant sous leur coupe tous les postes-clés du pays laissant ainsi peu de chance de réussite à une quelconque tentative d'opposition. » Et l'auteur de la note de s'interroger : « Compte-tenu de cette évolution, l'élimination des ministres non communistes n'est pas à exclure dans les prochains jours. »

Quel que soit le poids réel des prosoviétiques dans son entourage, Ahmed Sékou Touré ne s'avoue pas vaincu. Il accorde une interview au journal danois « Information » dans laquelle il indique : « Je refuse de laisser le parti démocratique guinéen suivre la ligne idéologique du communisme. Si certains le désirent, qu'ils fondent un parti communiste guinéen, mais qu'ils sachent bien que le PDG leur barrera le chemin sous ma propre conduite. Le communisme n'est pas la voie de l'Afrique. » Le journal Marchés Tropicaux, qui fait écho à cette interview précise : « M. Sékou Touré, dit-on à Conakry, avait déjà pris la même position dans une séance à huis clos de la commission politique du congrès de son parti tenue récemment à Kankan. » Signe que les propos rapportés par « Information » suscitent un malaise, la rumeur court rapidement que le journaliste ayant publié cette interview aurait été appréhendé par la police guinéenne.

Le camp des « modérés » est lui aussi en pleine effervescence. Quand éclate l'affaire du complot, des préparatifs sont en cours pour la création d'un mouvement d'opposition. Selon le journal La Croix, qui analyse à chaud dans son édition du 28 avril 1960, la dénonciation du complot par Sékou Touré, « Il semble bien qu'un parti d'opposition sera incessamment créé. Il était fortement question de réunions secrètes à Conakry pendant toute la semaine du 10 au 17 avril 1960. » Le journal indique également : « Les bruits qui courent ici font supposer que le parti d'opposition existe clandestinement et veut vivre maintenant au grand jour. »

Le 27 avril 1960, Huntington D. Sheldon prépare à l'attention de la hiérarchie la CIA un mémorandum sur ce qui vient de se passer en Guinée. Cet épisode est selon lui, « la première remise en cause locale significative du gouvernement de Sékou Touré depuis sa formation en octobre 1958 ». Et il explique : « Plusieurs officiels gouvernementaux de haut niveau, dérangés par l'extrémisme du régime, ont essayé d'organiser une opposition politique. Touré prend des mesures vigoureuses pour la supprimer et devrait être capable de traverser la tempête. » Selon ce membre de la CIA, l'opposition au gouvernement s'est nourrie du ressentiment des populations peuls, et « certains éléments modérés du gouvernement ont essayé, sous le leadership du ministre de la Justice Ibrahima Barry, de capitaliser sur les antipathies tribales en lançant un nouveau parti politique pour s'opposer à l'autoritaire PDG et favoriser des liens plus étroits avec la France ». Le fonctionnaire américain précise à l'attention de ses supérieurs que « l'allégation gouvernementale d'une connivence avec la France n'a pas été prouvée, mais il est probable que des intérêts d'affaires privés français se sentant menacés par le rôle de plus en plus hostile de l'Etat soient impliqués. ». Second complot ou tentative de création d'une opposition ? L'écrasement précoce de ce mouvement empêche de savoir par quelles voies il entendait peser sur le régime guinéen. Radio Conakry, en tout cas, en rapportant le « suicide » de Saïd Chaoul, « principal organisateur du complot contre-révolutionnaire du 20 avril », indique : « Il est d'ores et déjà établi que c'est un coup d'État que nos ennemis préparaient sous le prétexte apparent de la constitution d'un soi-disant parti politique d'opposition. »

Une crise religieuse

À ces difficultés économiques et ces menaces politiques vient s'ajouter une grave crise religieuse, qui enflamme les esprits dans les derniers mois de 1959. Le feu semble avoir pris à Kankan, en septembre. 17 musulmans adressent à Ahmed Sékou Touré une pétition dans laquelle ils demandent que les filles soient exemptées des formations politique et paramilitaire imposées aux jeunes. Ces croyants demandent également qu'on n'oblige pas les jeunes filles à porter le pantalon et à défiler l'arme sur l'épaule. La lettre est transmise par Sékou Touré au commandant de la circonscription de Kankan, Bouraima Diané, qui fait sur le champ arrêter ses auteurs. Diané est un antireligieux convaincu. Le SDECE note à son sujet qu'il s'est à plusieurs reprises « attiré l'hostilité des musulmans par de virulents discours conte la religion dont il accuse "les coutumes arriérées" de retarder l'émancipation de la Guinée ».

Le 12 octobre, Diane reçoit l'ordre de libérer les captifs, afin que l'incident ne puisse être exploité contre le pouvoir. Les 17 captifs refusent de quitter la prison. Ils demandent qu'on leur donne les motifs de leur arrestation. L'Union Culturelle Musulmane entre dans la danse. Les sections locales UCM de Haute Guinée décident que lors du prochain congrès de leur mouvement, elles demanderont « la liberté totale dans la pratique de la religion musulmane, et le licenciement des commandants des régions administratives de Kankan, Gueckedou et N'Zérékoré ». Le SDECE note que « Plusieurs informations très fragmentaires ont fait état d'incidents religieux entre l'UCM et les autorités locales en Haute-Guinée, particulièrement dans les régions de Kankan et de Gueckedou ». Les services secrets français constatent que Sékou Touré lui-même et son ministre de l'Intérieur, Keïta Fodéba, ont dû intervenir pour rétablir le calme, « en annonçant une circulaire détaillée du Bureau Politique concernant le problème religieux, et en envoyant sur place un enquêteur. De ces divers renseignements, indique le SDECE, il semble que l'Union Culturelle Musulmane se soit insurgée contre l'orientation politique imposée par le PDG ».

La circulaire elle-même ne tarde pas à arriver. Et son contenu est loin de contribuer à l'apaisement. Le document est daté du 16 octobre 1959, et porte le N°71/BPN. Signée d'El Hadj Saifoulaye Diallo, « Secrétaire Politique », cette circulaire définit l'attitude du PDG vis-à-vis de la religion. Il y est demandé aux cadres de s'intéresser au fait religieux, mais pour « combattre efficacement toutes les conceptions rétrogrades et contre-révolutionnaires », « combattre efficacement le fanatisme religieux », « combattre efficacement la domination d'une clique de faux dévots et d'exploiteurs » etc. La circulaire estime que « Notre action de tous les jours doit tendre à la désintoxication des masses et à empêcher que des fins calculateurs sous le couvert de la religion ne continuent à confisquer et orienter les consciences dans le seul dessein d'asservir les croyants pour les exploiter ». Les dernières lignes du texte résument bien son esprit : « Il faut encore une fois de plus, que les responsables à tous les échelons prennent leurs responsabilités, pénètrent à fond le problème, redoublent de vigilance, il faut que leur activité quotidienne vise à faire en sorte qu'aucune activité religieuse ne soit isolée de l'action du parti et ne se fasse en dehors de sa direction. » Surveiller, contrôler, désintoxiquer… Les autorités guinéennes tiennent un discours de rupture avec les chefs religieux. Le SDECE note : « Il semble y avoir là la première erreur grave du régime sur le plan intérieur. »

Selon les services français, « M. Diallo Saifoulaye, président de l'Assemblée nationale ayant fait interdire aux musulmans la pratique des 3 prières de la journée, l'UGTAN applique brutalement cette mesure, sous le prétexte que ces prières représentent une perte de temps considérable pour les travailleurs et que les prières du soir et du matin doivent suffire à tout bon musulman ». Le SDECE note par ailleurs que « des incidents ont eu lieu récemment à la mosquée de Coronthie, à Conakry, et qu'il a fallu la présence de M. Diallo Abdourhamane, président intérimaire, pour calmer les fidèles ». La mosquée de Coronthie, celle où prêche El Hadj Lamine Kaba.

L'affaire de Haute Guinée rebondit fin octobre 1959. Les membres de l'Union Culturelle Musulmane toujours emprisonnés se voient remettre une lettre officielle de Sékou Touré qui souligne les bonnes intentions du gouvernement envers l'UCM. Le courrier rappelle notamment que lors du dernier congrès de l'UCL à Conakry, l'organisation religieuse a obtenu une subvention de 100 000 FCFA. Sékou Touré ajoute qu'en cas de difficultés entre la population musulmane et les chefs de circonscription, ceux-ci en seraient tenus responsables devant le gouvernement. Le SDECE commente : « La menace musulmane en Haute Guinée semble assez grave au gouvernement guinéen pour que le président Sékou Touré ait écrit une lettre paraissant condamner l'activité des chefs de circonscription. »

Signe supplémentaire des tensions créées par la situation religieuse, une lettre de six pages conservée dans le fonds Foccart des archives nationales. Elle est dactylographiée et datée du 21 novembre 1959. Adressé au secrétaire général de l'ONU, le courrier est signé « les Musulmans de la Guinée, les membres du parti clandestin de l'opposition et la masse ». La lettre déplore la situation de parti unique en Guinée, la répression, la « colonisation russe de la Guinée ». « Mais rien ne nous empêchera un jour, après une bonne organisation, d'utiliser ces mêmes armes contre ceux qui les ont fournies et s'en servent en ce moment pour mener la masse par la dictature et la maintenir le plus longtemps que possible dans la terreur. » Le courrier dénonce aussi les « mesures hypocrites contre les Musulmans » qui, dit-il, « ont failli provoquer une révolution sanglante, seul le manque d'armes et de fonds a fait reculer temporairement les musulmans ». Faute de plus ample information sur cette lettre et ses auteurs, difficile de tirer des conclusions de ce document. Quelles sont les ramifications réelles de cette organisation ? Pourquoi ce document figure-t-il dans les archives de Jacques Foccart ? Une chose est sûre : la question religieuse est bien devenue à la fin de l'année 59 éminemment politique et représente un potentiel levier de mobilisation politique contre le régime guinéen.

Des condamnations pour l'exemple ?

Ce contexte menaçant pour le leader guinéen a-t-il pu orienter les condamnations effectuées dans la répression de l'opération soutenue par la France ? Le pouvoir a-t-il décidé de profiter de ce contexte de crise pour éliminer des personnes pourtant étrangères aux manœuvres du SDECE, dans un processus « d'amalgame » qui sera caractéristique des autres « complots » de l'ère Sékou Touré ? Un point mérite d'abord d'être rappelé : à la charnière des années 1959-60, Sékou Touré a d'ores et déjà clairement indiqué qu'il ne souhaitait pas mettre en place en Guinée un jeu politique ouvert. La ligne établie par le PDG est celle qui doit s'imposer à tous. Le leader guinéen l'a notamment expliqué à l'occasion de conférences qu'il a faites à l'intérieur du pays et dont le compte-rendu a été publié en 1959 : « Les ennemis de l'indépendance guinéenne estiment que, dans l'état actuel des choses, il y a de la dictature. Notre bureau politique, n'hésitant pas à prendre ses responsabilités face aux adversaires qui parlaient de dictature, a précisé qu'il y avait effectivement, dans la conduite du Parti Démocratique de Guinée, de la dictature. Cette vérité mérite d'être affirmée par tous les camarades. (…) Par conséquent, dans la mesure où notre Parti doit jouer pleinement son rôle de dirigeant, le respect de sa ligne politique ou de son orientation impliquera une force de dictature s'appliquant à tous ses militants. Le Parti Démocratique s'étant déjà identifié à la Nation Guinéenne, à l'État de Guinée, il doit affirmer résolument qu'il représente le peuple de Guinée, la Nation et le destin de la Guinée. De ce fait, notre Parti ne doit-il pas, dans tous les secteurs actifs de la vie guinéenne, exiger le respect de sa ligne politique, appliquer sa dictature qui est une dictature démocratique puisque ses principes sont définis en congrès et en assemblées, une dictature populaire puisque son contenu ne tend qu'à sauvegarder et à développer la liberté et les droits du peuple ? » Ahmed Sékou Touré ne convainc pas quand il évoque, dans sa conférence de presse du 21 avril 1960, la possibilité d'autoriser un parti politique d'opposition si celui-ci était jugé conforme aux intérêts supérieurs du pays. L'idée est par la suite totalement oubliée. Le fait qu'elle ait été émise pousse en revanche à penser que l'organisation souterraine d'une opposition fait partie du problème auquel le régime est confronté.

Sékou Touré a-t-il du coup cherché, en faisant éliminer certains des condamnés, à faire taire toute velléité de contestation et retrouver un peu de la marge de manœuvre politique qu'il était en train de perdre ? Tout le laisse à penser pour deux des condamnés à mort, au moins. Car si ces deux condamnés ont un lien direct avec les crises qui ont ébranlé le régime, rien ne prouve pour l'instant qu'ils aient été liés à la tentative de déstabilisation française.

Le premier de ces deux condamnés s'appelle Ibrahima Diallo. L'historien guinéen Ibrahima Baba Kaké nous dit de lui qu'il est à l'époque inspecteur du travail, ancien président de l'association des étudiants guinéens de France. « Son seul tort à ce moment précis, semble-t-il, est d'avoir voulu déposer les statuts d'un parti politique, conformément à un droit inscrit dans la Constitution guinéenne. »

Dans ses mémoires, l'ambassadeur des États-Unis en Guinée de l'époque, John H. Morrow (premier ambassadeur américain de l'histoire de la Guinée), dit avoir connu cet homme et être surpris des charges retenues contre lui : « J'ai eu des difficultés à croire qu'il puisse être employé par une puissance étrangère. Je savais qu'il était mécontent du système de parti unique en Guinée et qu'il avait discuté ouvertement de la possibilité d'organiser un second parti politique. Il n'avait fait aucun effort pour cacher sa dissidence et avait ouvertement débattu de la question lors de la réunion du parti en avril 1960 à Kankan. Diallo était intelligent et alerte. S'il avait travaillé pour une puissance étrangère, il aurait été suffisamment intelligent pour cacher cela à ses collègues. »

On se souvient (cf. volet 1 de cette série) que lors du meeting du 20 avril, Sékou Touré avait évoqué les préparatifs (bien réels) aux frontières, mais que la résolution adoptée « à l'unanimité des 60 000 militants présents au meeting » dénonçait par ailleurs « les soi-disant intellectuels ambitieux et sans scrupules, sous-produits du régime défunt, sans lien avec le peuple, véritables punaises égarées au sein du Parti. ». La condamnation d'Ibrahima Diallo envoie un signal très clair à ceux qui seraient tentés de créer un parti politique d'opposition.

Barry III (Ibrahima Barry), lui, n'est pour l'instant pas inquiété par le régime en dépit des rumeurs… Et du rôle qu'il a manifestement joué dans la tentative d'organisation de l'opposition. Pierre Siraud, le chargé d'affaires de la France en Guinée, livre à chaud une analyse des équilibres politiques guinéens qui peut expliquer pourquoi : « En dévoilant un complot dans lequel "le colonialisme français" était accusé de jouer un rôle de premier plan, il [Sékou Touré] espérait sans doute détourner le mécontentement populaire, aidé en cela par la perspective de sanctions impitoyables, qui réveillait dans la masse le souvenir des méthodes de violence naguère en honneur au RDA. Le risque était cependant considérable de s'attaquer à des personnalités populaires, car d'une part des réactions violentes étaient à redouter et en tout état de cause l'effet eût été déplorable vis-à-vis de l'opinion internationale et plus particulièrement des territoires de la Communauté ; d'autre part, en éliminant tous ceux qui, autour de lui, représentent des tendances relativement modérées, le chef du gouvernement se serait trouvé à la tête d'une équipe exclusivement composée de marxistes convaincus. Là encore, les répercussions à l'étranger auraient été redoutables et M. Sékou Touré, pour sa part, craignait peut-être qu'un tel tête-à-tête aboutit, à plus ou moins brève échéance, à sa propre élimination. » La thèse de Siraud est claire : le gouvernement a « gonflé » les accusations contre des seconds couteaux pour « masquer une réalité plus menaçante ».

El Hadj Lamine Kaba et la crise religieuse

Parmi les condamnés, on trouve également El Hadj Fodé Lamine Kaba, une figure respectée, issue d'une lignée de dignitaires religieux. L'ambassadeur américain Morrow reconnaît qu'il ne connaissait pas personnellement l'imam, mais sait qu'il avait exprimé son mécontentement vis-à-vis des officiels guinéens. Il les avait accusés de ne rien faire pour les masses et de privilégier leurs intérêts égoïstes.

L'arrestation d'El Hadj Fodé Lamine Kaba a conduit à la saisie de nombreux documents familiaux le concernant. Mais le souvenir du dignitaire religieux est préservé par sa famille. RFI a pu rencontrer dans la capitale guinéenne son fils, Cheikh Abdoulaye Kaba : « L'imam, explique-t-il, était très écouté. À cette époque, au moment des fêtes religieuses, les prières se faisaient au niveau de l'esplanade de ce qui est ensuite devenu le palais du peuple. El Hadj Fodé Lamine Kaba les dirigeait. »

Fodé Lamine Kaba apprend l'imamat avec son grand frère Cheick Abdoulaye Kaba, alors premier imam de Conakry, à partir des années 30. Durant cet apprentissage, il donne à son deuxième fils le nom de son frère. Quelques années plus tard, en 1952, il devient imam d'une mosquée du centre-ville, celle de Coronthie. À cette époque, le chef religieux est un fidèle de Sékou Touré. « Il aurait même dit pendant un de ses sermons "Sékou Touré est le prophète de tous les noirs" explique son fils. Il a beaucoup fait pour asseoir la popularité de Sékou, pour imposer le PDG, il était aimé par ses fidèles. » Mais dès après le référendum d'indépendance, ses relations avec le pouvoir finissent par se détériorer.

Le fils de l'imam n'a pas oublié ce soir de 1960 où, après la prière de 20h00, les militaires ont encerclé la maison familiale. Il avait dix ans à l'époque. Il se souvient qu'il était couché sur une natte. La mémoire familiale a retenu une date précise : le 14 mars. Des documents d'archives suggèrent que l'arrestation a eu lieu plus tard. « Je n'ai pas compris pourquoi ils étaient là. Ils l'ont emmené dans une jeep, il a d'abord été envoyé au commissariat central, à la DPJ. La population de Kaloum, mécontente, affluait vers le commissariat central, ils ont décidé de déplacer l'imam vers le camp Camayenne. »

Selon l'historien Ibrahima Baba Kaké, El Hadj Fodé Lamine Kaba sera condamné à mort « pour avoir fait partie de ceux qui auraient été consultés par Ibrahima Diallo en vue de la création du nouveau parti. La mort d'El Hadj Lamine Kaba marque particulièrement les gens à Conakry, car il habite dans un des quartiers populaires de la capitale, et de ce fait toujours à la pointe de l'agitation ». Son fils dément qu'El Hadj Fodé Lamine Kaba ait eu des liens avec Ibrahima Diallo ou même avec le ministre de la Justice Barry III.

Les documents conservés au fonds Foccart des Archives nationales indiquent en revanche que l'imam « s'était déjà heurté au gouvernement au mois de novembre, lors de la décision de n'autoriser que deux prières par jour au lieu de cinq, et plus récemment au mois de mars, au moment de la fête du Ramadan ».

La même note précise plus loin que « Lamine Kaba, Grand Imam de Conakry, était en conflit avec le président Sékou Touré sur des questions ayant un caractère religieux. Il s'était en particulier violemment opposé à la décision du gouvernement guinéen de n'autoriser que deux prières par jour. Il aurait été mêlé au complot découvert en Guinée. Arrêté, emprisonné, torturé, il serait mort en prison le 2 mai 1960. »

Le fils de l'imam confirme ces désaccords avec le pouvoir sur la question des affaires religieuses, et les illustre d'un souvenir familial : alors que le président est en voyage en octobre 1959, une délégation vient à la mosquée pour présenter la circulaire sur la religion. Elle est composée de dignitaires du régime dont Ismaël Touré, demi-frère du président. Les visiteurs annoncent qu' « à partir de maintenant, les assemblées du parti devront se dérouler à l'intérieur des mosquées après la prière du vendredi » L'imam a une réaction vive : « Quand Sékou Touré va revenir de voyage, on va le recevoir avec des chants religieux. » Les responsables politiques présents n'insistent pas plus mais, le fils de l'imam en est sûr, ils font rapport à Sékou Touré.

Un autre incident vient renforcer la méfiance des autorités. Mi-octobre 1959, des exécutions ont lieu à Kindia et à Conakry. « Dans les deux cas, rapporte la représentation française à Conakry, il s'agissait de vols par effraction dont les coupables se sont vus appliquer les dispositions d'une ordonnance prise le 14 février dernier prévoyant la peine de mort pour certaines catégories de délits. Ce texte n'avait pas encore été suivi d'effets ».

À Conakry, racontent les diplomates français, « la population avait été invitée à se rendre en foule au tribunal et dès le début de la matinée, une assistance considérable se pressait autour du Palais de justice où des haut-parleurs avaient été installés pour permettre à chacun de suivre le déroulement du procès ». Le procureur de la République, l'ancien avocat français Cadore, prononce un long réquisitoire aux échos très politiques, affirmant que le vol était excusable à l'époque colonialiste mais que dans une nation libre il est devenu une « lèpre horrible » qu'il faut éliminer par tous les moyens. Il réclame pour les cinq accusés des sentences allant de la peine de mort à 20 ans d'emprisonnement, en passant par les travaux forcés à perpétuité. Deux sentences de mort, dont une par contumace, sont prononcées.

L'exécution elle-même a lieu quelques heures après le jugement et est manifestement destinée à frapper l'opinion. La radio en annonce l'heure et le lieu et, selon les estimations officielles, 10 000 personnes viennent assister à l'exécution. Les autorités sont présentes. Deux ministres notamment. « Le lieu choisi pour l'exécution à Conakry étant situé dans un quartier voisin de la plage, nombreux furent les mères de famille et les enfants qui eurent la pénible surprise d'entendre les coups de feu du peloton d'exécution et même la détonation du coup de grâce. »

. « Un autre présumé voleur a été exécuté à Kindia. Mon père, dans un sermon, a critiqué ces exécutions publiques, les premières du régime : "dans la religion, on coupe la main des voleurs mais on ne tue pas." »

À la suite de ces deux accrochages, la famille de l'imam se souvient qu'il est pisté par la police. Au point qu'il envisage, au début de l'année 1960, de quitter le pays. Il reste finalement. Et est arrêté.

Quand éclate le « complot », le journal La Croix publie un article d'analyse qui évoque les différends entre l'imam Fodé Lamine Kaba et le pouvoir, ainsi que les conséquences qu'ils auraient pu avoir : « À Conakry, indique le journal, on vous dit volontiers "Ça a failli éclater une première fois à propos de l'affaire du marabout de Coronthie". Si le président ne fait pas attention, ça risque de recommencer. En effet, M. Sékou Touré a remplacé de sa propre autorité le grand imam de Conakry qui réside dans le quartier fanatiquement musulman (sic) de Coronthie. (Il l'a fait, dit-on à Conakry, parce que ce marabout était devenu tiède à l'égard du PDG et le bureau politique national avait publié une déclaration faisant comprendre qu'il considérait la religion comme secondaire). Cette initiative a amené une délégation de musulmans et, dit-on même, de musulmanes à se rendre auprès du président qui leur aurait répondu qu'en cas de soulèvement il donnerait l'ordre lui-même de tirer sur les émeutiers. » Le journal explique que, dans ce contexte, les musulmans refusent de retourner à la mosquée « où on leur a imposé un imam dont ils ne veulent pas. » Ils sont allés à un moment dans la rue donnant sur la maison du chef religieux et y priaient « en communion » avec lui, celui-ci restant à l'intérieur. « Mais un détachement de troupes mit fin à cette pratique ». On voit bien au travers de ces quelques lignes qu'El Hadj Fodé Lamine Kaba a pu être perçu par le régime comme une menace.

En décembre, une réplique du complot d'avril ?

La Guinée a effectivement été la cible d'un plan de déstabilisation français en 1959-60. Dans les mois qui suivent l'échec de ce plan, le régime comprend manifestement que ce qui s'est passé peut servir sa propagande. Début août 1960, le SDECE français obtient les échos de propos tenus à Accra par le ministre guinéen de la Défense, Keïta Fodéba, qui a accompagné Sékou Touré dans la capitale ghanéenne. En privé, Keïta Fodéba déclare que si l'affaire du complot a «provoqué de sérieux remous en Guinée », elle a eu « en définitive, des résultats très heureux ». « L'effet le plus spectaculaire, à son avis, rapportent les services français, a été le regroupement des masses, en un grand élan, derrière le président Sékou Touré et le parti. Le peuple guinéen est prêt, désormais, à s'opposer à toute activité subversive dirigée contre son pays. » Keïta Fodéba explique que le PDG doit même organiser des réunions « pour calmer la masse qui voudrait voir condamner à mort tous ceux qui, de près ou de loin, coupables ou non, ont été accusés d'avoir participé au complot. » Toute la population dit-il s'est mise au travail « avec un grand courage » pour la réalisation du plan triennal. L'analyse de Keïta Fodéba est d'autant plus intéressante qu'elle vient (à en croire en tout cas les services français et américains) d'un des animateurs de la faction dure du régime.

La dénonciation du complot venu de l'étranger, déjà utilisée par le passé pour discréditer les ennemis politiques du PDG, a définitivement en 1960 fait la preuve de son efficacité politique. Dans les mois qui suivent l'opération de déstabilisation, les autorités guinéennes se lancent dans une campagne de dénonciation de ce qui s'apparente à une réplique du complot d'avril-mai. Sauf que, cette fois-ci, l'accusation peine à convaincre. Le 27 décembre 1960, lors de l'inauguration de l'exposition de la Chine communiste à Conakry, Sékou Touré fait allusion à un nouveau « complot ». Radio et presse guinéenne développent les jours suivants cette annonce. Le 4 janvier 1961, l'Agence Guinéenne de Presse écrit ainsi « l'impérialisme français, qui ne se fera jamais une raison de la réussite guinéenne, a repris le sentier de la guerre subversive. » et affirme « un nouveau complot, une conspiration encore plus monstrueuse que la première, se dessine sur nos frontières. Les auteurs de ce nouveau coup de main sont les mêmes : les activistes français appuyés par leurs alliés, les renégats guinéens et leurs complices africains. »

La dépêche de l'AGP cite différentes réunions en novembre et décembre, à Dakar, auxquelles auraient participé des Sénégalais, des Guinéens, et des officiers français. « Une éminence grise française de Dakar depuis quelques mois s'est découvert une passion nouvelle, explique la dépêche, celle de visiter fréquemment la frontière guinéenne. Bien entendu, s'intéressant étrangement à la beauté du paysage guinéen, le diplomate de la Ve République sème sur nos frontières des pistolets mitrailleurs, des grenades, des fusils… et autres engins de destructions pour les moissons futures. » Le gouvernement sénégalais est adjuré de « voir la réalité en face » et de prendre toutes ses responsabilités plus énergiquement qu'en avril. Les populations de Guinée sont appelées à répondre au complot faisant de l'élection présidentielle du 15 janvier 1961 « un nouveau 28 septembre, une nouvelle page de gloire, de dignité et de conscience nationale ».

Le diplomate suisse René Keller effectue pendant cette période un séjour à Conakry. Il fait part le 2 janvier 1961 au conseiller fédéral, chef du département politique, de son analyse : « Si forte que soit son emprise sur le pays, Sékou Touré n'en doit pas moins recourir au ressort de la "nation en danger" pour justifier la baisse du niveau de vie et légitimer le concept du citoyen taillable et corvéable à merci, connu sous l'euphémisme d'investissement humain. Le "complot anti-guinéen" du mois d'avril 1960, dont un de nos compatriotes fit malheureusement aussi les frais, est une étape trop classique de toute révolution pour ne pas rendre suspecte son authenticité. Sa découverte, feinte ou réelle, permit de briser des oppositions larvées et d'en appeler à la vigilance du pays. Sékou Touré, à quinze jours de son élection à la présidence de la République, vacante jusqu'ici, m'a confié qu'il allait dénoncer un nouveau complot qui se tramerait au Sénégal et en Guinée portugaise, à l'instigation de Français. »

De leur côté, les autorités sénégalaises lancent une nouvelle enquête. Et alors qu'elles avaient reconnu en avril-mai la réalité de la menace, elles rétorquent rapidement à Sékou Touré, cette fois-ci, que ses accusations sont sans fondement. Le 11 janvier 1961, le président du conseil du Sénégal, Mamadou Dia, répond par courrier au dirigeant guinéen : « En ce qui concerne les faits nouveaux relatifs à une relance récente éventuelle du complot contre la Guinée, écrit Mamadou Dia, je suis en mesure de vous donner tous apaisements et toutes explications pour l'attitude que vous prêtez à notre gouvernement. La version des faits proposée par Radio Conakry présente une distorsion qui ne peut être admise. » De l'enquête sénégalaise, il ressort « que les bruits de préparatifs pour passer des armes en Guinée à partir du Sénégal oriental sont dénués de tout fondement », « que le voyage du représentant de France au parc du Niokolo-Koba à l'occasion des fêtes de Noël était un déplacement personnel de détente et de tourisme sans autre implication », « que les contacts pris par les inculpés pendant leur temps de liberté n'ont pas présenté le caractère de l'organisation d'un nouveau complot. » . La « réplique » du complot aurait-elle été inventée pour les besoins de la cause ? Le 15 janvier 1961, en tout cas, Sékou Touré est élu triomphalement à la première élection présidentielle de l'histoire du pays.

Un ou deux complots ?

Quels sont les liens entre l'opération soutenue par la France et les rumeurs de renversement du régime qui ont couru dans Conakry pendant le mois d'avril ? S'agit-il d'un seul et unique « complot » ? Deux actions séparées se sont-elles télescopées ? L'échec de l'une a-t-il précipité celui de l'autre ?

Chaffard et Messmer, dans leurs récits de ce qui s'est passé en 1960, avancent la thèse suivant laquelle il y aurait eu préparation de deux « complots » qui s'ignoraient, et que la dénonciation de l'un par Sékou Touré aurait provoqué la panique de ceux qui devaient jouer le rôle principal dans l'autre.

Selon Pierre Messmer, l'idée de Jacques Foccart était de déclencher une révolte armée dans le Fouta-Djalon et dans le même temps, de lancer un coup d'État à Conakry. Les agents de Foccart recrutent donc à Conakry les acteurs du futur coup d'État « mais ceux qu'ils ont dédaigné préparent, entre eux, un autre coup. Sékou Touré l'apprend et fait arrêter ces amateurs. Les Peuls du Fouta-Djalon croient, à tort, qu'ils sont découverts. Au lieu d'entrer en insurrection, ils s'empressent de retourner à l'envoyeur (les officiers du SDECE basés au Sénégal) les dépôts d'armes déjà constitués.»

Georges Chaffard, lui, évoque cette thèse du « second complot » puis adopte une formulation plus nuancée, expliquant que, sans avoir connaissance des efforts du SDECE, « plusieurs ministres et hauts fonctionnaires de l'entourage présidentiel préparent un coup d'État, ou au moins la création d'une équipe d'opposition. » D'après Chaffard « Le hasard veut que le chef de l'État guinéen soit informé de ces menées, et fasse brusquement arrêter leurs instigateurs, quinze jours avant la date prévue pour le déclenchement de l'insurrection dans le Fouta. Les deux complots se sont "télescopés". Dans la confusion du moment, les responsables du premier projet, en entendant Sékou Touré tonner à la radio, se croient découverts aussi, s'affolent, et prennent la fuite de l'autre côté de la frontière. »

Qu'en est-il réellement ? Les documents d'archives disponibles permettent de reconstruire une chronologie précise du dévoilement du complot (à relire dans l'épisode 1 de cette série). Ils poussent à envisager une séquence inverse de celle décrite par Messmer et Chaffard. Les propos tenus par Sékou Touré fin avril-début mai 1960 montrent en effet la mise au jour d'un plan qui correspond à l'opération encadrée par les services français : une action aux frontières du Sénégal et de la Côte d'Ivoire, des infiltrations d'armes et de munitions. Des tracts. La découverte de cette tentative de subversion précède la répression d'un projet d'action politique à Conakry. Et permet à Sékou Touré de réaffirmer son autorité politique au milieu des intrigues antagonistes des « pro-communistes » du régime et des « modérés », dans un contexte socio-économique de plus en plus tendu.



Le complot fondateur

Des ouvrages pour aller plus loin

Cette série sur le complot de 1960 a été écrite à partir de quelques témoignages, de nombreuses sources archivistiques françaises, mais aussi d'ouvrages. En voici les références.

Par Coralie Pierret et Laurent Correau -

AUSSARESSES (Général), Je n'ai pas tout dit. Ultimes révélations au service de la France. Entretiens avec Jean-Charles Deniau, Paris, Éditions du Rocher, 2008.

BABA KAKE Ibrahima, Sékou Touré, le héros et le tyran, Paris, Jeune Afrique Livres, 1987.

BAT Jean-Pierre, Les réseaux Foccart, Paris, Nouveau Monde, texte à paraître, 2018.

BERNERT Philippe, SDECE Service 7. L'extraordinaire histoire du colonel Le Roy-Finville et des clandestins, Paris, Presses de la Cité, 1980.

CHAIROFF Patrice, Dossier b… comme barbouzes en France. Une France parallèle celle des basses œuvres du pouvoir, Paris, Éditions Alain Moreau, 1975.

CHAMBON Albert, Mais que font donc ces diplomates entre deux cocktails ?, Paris, Éditions A. Pedone, 1983.

COLIN Roland, Sénégal notre pirogue. Au soleil de la liberté, Paris, Présence Africaine, 2007.

FALIGOT Roger et KROPP Pascal, La piscine. Les services secrets français 1944-1984, Paris, Seuil, 1985.

FALIGOR Roger, GUISNEL Roger, KAUFFER Rémi. Histoire politique des services secrets français, Paris, La Découverte, 2012.

GUENA Yves, Le temps des certitudes 1940-1969, Paris, Flammarion, 1982.

HUITRIC Éric, C'étaient des hommes, Jacques Grancher éditeur, 1985.

KAUFFER Rémi, Les maîtres de l'espionnage, Paris, Perrin, 2017.

KEITA Sidiki Kobélé, La Guinée de Sékou Touré. Pourquoi la prison du Camp Boiro ?, Paris, L'Harmattan 2014.

LEWIN André, Ahmed Sékou Touré (1922 - 1984) Président de la Guinée Tome 5: 1962-1969, Paris, L'Harmattan, 2010

MELNIK Constantin, Un espion dans le siècle. La diagonale du double, Paris, Plon, 1994.

MORROW John H., “First American Ambassador to Guinea”, Rutgers, 1968.

PEAN Pierre, L'homme de l'ombre. Eléments d'enquête autour de Jacques Foccart, l'homme le plus mystérieux et le plus puissant de la Ve République, Paris, Fayard, 1990

ROBERT Maurice, « Ministre » de l'Afrique. Entretiens avec André Renault, Paris, Editions du Seuil, 2004.

TOURE Ahmed Sékou, L'action politique du Parti Démocratique de Guinée pour l'Emancipation africaine, Conakry, Imprimerie Nationale, 1959.



Mar Verde et l'année de la grande purge

Mis sous pression par de multiples défis et menaces, le régime guinéen devient de plus en plus répressif au fur et à mesure des années 60. La répression atteint son paroxysme après l'attaque conjointe de forces portugaises et d'opposants guinéens contre Conakry le 22 novembre 1970. En 1971, la lutte contre la « Cinquième colonne » donne lieu à de multiples arrestations. Après avoir été contraints à reconnaître publiquement leur trahison, de nombreux cadres du régime et de simples citoyens sont enfermés au Camp Boiro.



Aux origines de « l'agression portugaise »

Le 22 novembre 1970, les forces armées portugaises lancent une attaque contre la République de Guinée. Le coup de force échoue partiellement, mais va donner le coup d'envoi de la plus grande vague de répression de l'histoire de la Guinée à partir de 1971. Après plusieurs mois d'enquête historique, voici une série exclusive en 5 volets l'histoire de ces années, les plus sombres du régime d'Ahmed Sékou Touré. Dans le premier volet de cette enquête, revenons sur les origines du coup militaire préparé depuis Bissau, à l'époque toujours colonisée. L'idée de cette opération secrète est née dans un contexte difficile pour la dictature portugaise, qui est alors sous pression de la communauté internationale et mise en difficulté sur le sol de ses colonies. La situation va pousser quelques officiers à tenter le tout pour le tout.

Par Carol Valade, Coralie Pierret et Laurent Correau -





À Conakry, une colonne coiffée d'une statue d'inspiration soviétique est la seule trace de l'opération Mar Verde (Agression Portugaise du 22 Novembre 1970). « La révolution est exigeante, l'impérialisme trouvera son tombeau en Guinée ! », peut-on lire sous le monument qui fait face au palais du peuple, l'actuelle Assemblée nationale. Presque chaque année, une poignée de fidèle de Sékou Touré s'y réunit pour honorer les victimes. « On ne parle jamais des 517 Guinéens qui ont péri ce jour », insiste un ancien des services de sécurité sous Sékou Touré, Madifing Diané. Les 22 novembre, quelques articles de presse célèbrent également l'anniversaire. En Guinée, l'expression « agression des Portugais » est préférée à l'appellation militaire portugaise « opération Mar Verde ». Tout un symbole. Car il reste, dans l'imaginaire guinéen, chez les nostalgiques comme chez les antirévolutionnaires, l'idée d'une résistance du peuple face à des envahisseurs étrangers. « La riposte fut fulgurante et le peuple a largement mis en déroute les agresseurs », écrit guinéematin.com en 2016. La réalité est plus complexe. En démonter le mécanisme demande qu'on se replonge dans la géopolitique des années 60.



Entre 1961 et 1974, le Portugal est l'un des pays les plus pauvres d'Europe. Pourtant, il mène une guerre contre des ennemis multiples dans 3 pays différents. Une guerre qui coûtera la vie à près de 9 000 de ses soldats. Le régime dictatorial de Salazar ne veut rien lâcher. Selon l'historienne Armelle Enders, les dirigeants de Lisbonne sont persuadés à l'époque que « l'existence du Portugal ne peut se concevoir sans ses provinces d'outre-mer (…) La vocation impériale ne garantit pas seulement au Portugal sa place dans le monde, elle est sa raison d'être historique ». Sans ses colonies, le Portugal cesserait d'être une grande puissance. De plus en plus isolé sur le plan international, il ne lui reste plus que le souvenir de ses grands explorateurs et la conviction d'être « la nation qui a conquis l'océan Atlantique ».

Le pays est sous pression : en 1960, la résolution 1542 des Nations Unies affirme que « nier le droit des peuples à l'auto-détermination constitue une menace pour le bien-être de l'Humanité et la paix internationale ». Le 1er Juillet 1970, le pape lui-même reçoit les représentants des colonies portugaises : Neto, Cabral et Dos Santos. Lisbonne laisse éclater sa fureur avant que le Vatican ne publie un communiqué pour minimiser l'importance de la rencontre et calmer les esprits.

Le front bissau-guinéen

Pourtant, dès les années 60, des efforts diplomatiques sont à l'œuvre pour négocier une solution politique avec le PAIGC, le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert. En 1963, Salazar a donné son accord pour entamer des discussions avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor qui joue les intermédiaires. Les ministères des Affaires étrangères et de l'Outremer travaillent en sous-main dans le but d'organiser une rencontre entre les autorités portugaises et Amilcar Cabral, le charismatique leader du PAIGC.

Pendant que la diplomatie œuvre, les opérations militaires se poursuivent sur le terrain. En 1964, l'opération Trident, l'une des plus longues de la guerre coloniale, permet aux Portugais de reprendre l'archipel des Bijagos. Mais le PAIGC ne cesse de se renforcer en hommes et en armement. Les attaques se font plus régulières, plus violentes, jusqu'à toucher l'aéroport de Bissau, au cœur du territoire de la « Guinée portugaise ».

Dans un contexte de guerre froide, les indépendantistes bissau-guinéens bénéficient du soutien de plusieurs pays du bloc de l'Est et des Non-alignés, Cuba notamment. En face, dans l'armée portugaise, certains officiers sont persuadés que défendre l'empire colonial, c'est aussi faire barrage au communisme. C'est le cas d'Alpoim Calvão, tête pensante de Mar Verde, certain que « toutes les convulsions et perturbations du monde actuel ont commencé quand Marx et Engels ont dit avoir découvert le socialisme scientifique ».

Conakry, base arrière du PAIGC

Si Amilcar Cabral, le leader indépendantiste bissau-guinéen, s'installe avec ses proches à Conakry dès 1960, le soutien d'Ahmed Sékou Touré n'est néanmoins pas immédiat : « Le parti, explique le spécialiste de l'Afrique lusophone Patrick Chabal, consistait en une poignée de membres et en quelques dizaines de jeunes recrues qui avaient réussi à rejoindre Conakry. Il n'avait pas de ressources financières, pas d'armes et peu de contacts internationaux ». La raison de ces réticences initiales ? Chabal cite Cabral : « Beaucoup de gens ne se souviennent pas que l'une de nos plus importantes batailles fut de gagner le soutien de la République de Guinée contre les opportunistes qui étaient là avant nous. » Ahmed Sékou Touré a préféré, dans un premier temps, soutenir le MLG (Mouvement de Libération de la Guinée) qui s'opposait au PAIGC de Cabral. Il l'a fait au motif que le PAIGC était en partie composé de Cap Verdiens et ne pouvait donc pas représenter le nationalisme guinéen. En 1962, « Sékou Touré était encore réticent à autoriser une libre circulation [des armes] par la Guinée. » Ces restrictions sont levées en 1963 et, note Chabal, les premières livraisons d'armes « substantielles et régulières » commencent à arriver.

L'allié cubain

Selon l'historien Piero Gleijeses, les premiers contacts entre le PAIGC et La Havane s'établissent via les ambassades cubaines en Algérie, en Guinée et au Ghana, au début de l'année 1963. Le voyage de Fidel Castro en Afrique est l'occasion de sceller cette amitié. Le 12 janvier 1965, le líder máximo rencontre Cabral. À partir de la mi-mai, le navire cubain Uvero débarque à Conakry de la nourriture, des armes et des médicaments. La livraison donne lieu à un rapport de l'attaché naval américain : « Quelques soixante caisses d'armes destinées au Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert, basé en Guinée, ont été débarquées de nuit du cargo Uvero, qui était à Conakry la semaine dernière. Des soldats guinéens maintenaient une sécurité serrée pendant que l'opération était en cours.» C'est le début d'un soutien croissant de Cuba au PAIGC, via le territoire guinéen. Le feu vert donné par Ahmed Sékou Touré permettra, par la même occasion, le développement des relations de Conakry avec La Havane.

Trente et un volontaires cubains arrivent en Guinée, dont onze spécialistes de l'artillerie et dix docteurs. Puis en 1967 la CIA note la présence d'au moins 60 « barbudos » engagés dans l'entraînement du PAIGC. L'assistance au PAIGC est gérée par une « Mission militaire cubaine en Guinée et Guinée-Bissau » installée à Conakry, dans une maison fournie par Sékou Touré. Cette mission rend compte directement à la DGI, la Direction Générale de l'Intelligence (les services cubains). Les Cubains aident le PAIGC dans sa planification militaire, à poser des mines et à utiliser l'armement fourni par l'Union Soviétique. Des médecins sont déployés. Fort du soutien cubain, le PAIGC prend l'avantage sur les troupes coloniales portugaises, poussant Lisbonne à réagir.

Spinola, l'homme de la dernière chance

En 1968, Salazar décide de « jouer sa carte la plus forte et la plus risquée », le général Spinola. Pendant longtemps, les Portugais ont opté pour une « stratégie militaire prudente qui considérait [le respect] des frontières des États voisins comme un tabou, donnant ainsi aux unités du PAIGC la possibilité de se mettre à l'abris, de récupérer et de s'entraîner » regrette Calvão. Mais « Les choses vont prendre une autre tournure » avec l'arrivée du nouveau gouverneur militaire en Guinée-Bissau.

Avec son indévissable monocle et ses bottes de cavalerie, Spinola semble venir d'un autre temps. Il défend le concept d'une nation « pluri-étatique » (une vision plutôt progressiste qui ne fait pas l'unanimité au sein du gouvernement portugais) et expose son plan d'action dans un document intitulé « La solution au problème de la Guinée ». Pour reprendre la main en vue d'une solution politique où le pays resterait sous domination portugaise, Spinola veut « manier la charrette et l'épée ». Il propose trois mesures principales : couper les corridors d'approvisionnement du PAIGC, concentrer les efforts militaires sur les zones libérées par la guérilla et améliorer les conditions de vie des populations locales pour contrer son influence sur le territoire guinéen. Il compte donner un nouveau souffle à la guerre coloniale : « on ne peut pas gagner une guerre quand on est convaincu que la cause est perdue d'avance » conclut le général. L'objectif est clair : mettre le PAIGC à genoux pour le forcer à négocier.

« Il y avait des attaques toutes les semaines lorsque je suis arrivé », se souvient Alexandre Carvalho Neto, secrétaire général de Spinola de 1968 à 1970. « Nous devions renverser le rapport de force ». Dès son arrivée Spinola lance de vastes opérations militaires. Il réorganise les troupes en plus petites unités plus mobiles et intensifie les bombardements jusqu'à user du napalm. Dans le même temps, il forme des combattants locaux, de plus en plus nombreux dans la « Force africaine de Guinée » sensée devenir à terme une armée nationale. Spinola mise sur leur connaissance du terrain.

Les rivières du sud

Les portugais reprennent l'initiative mais la fluidité avec laquelle le PAIGC parvient à se mouvoir dans les rivières du sud tient toujours en échec la contre-insurrection. Ils manquent de cartes, de relevés hydrographiques et se laissent surprendre par les marées. Ils doivent parfois se réfugier dans les arbres pour éviter les attaques de la guérilla. Il est indispensable de changer de stratégie pour couper les voies d'approvisionnement en armes du PAIGC en provenance de la République de Guinée. « Le front Sud a été l'une des plus grandes batailles » se souvient Francisca Pereira du PAIGC. La zone est surnommée « corridor de la mort » par les combattants, les indépendantistes y jouent leur survie.

Leur principal atout dans cette bataille ? Une petite flotte de bateaux à moteurs constituée notamment de l'Arouca, du Bandim, du Bissau, du Mirandela, ainsi que de quatre navettes P6 fournies par l'URSS et arrimées dans le port de Conakry. Depuis la capitale guinéenne, les combattants PAIGC parviennent à se projeter vers le dépôt de Kadigné sur l'île de Tristaõ, puis vers les îles portugaises de Canefaque et Cambon. Des embarcations plus légères assurent alors les infiltrations dans le Sud de la Guinée portugaise. Pour soutenir ces opérations, le PAIGC dispose de quatre bases arrière côté guinéen : outre le dépôt de Kadigné, les rebelles de Guinée portugaise sont présents à Boké (où ils ont même un hôpital) et plus près de la frontière à Kandiafara et à Sansalé.

Deux opérations ont déjà tenté d'entraver la mobilité rebelle dans le sud de la Guinée portugaise : Nebulosa, entre le 15 et le 27 août 1969, puis Gata Brava le 6 mars 1970. Nebulosa a cherché à assurer aux Portugais le contrôle de la rivière Inxanche, qui marque la frontière avec la Guinée. Grâce à une « préparation psychologique habile» exercée sur un ancien marin du PAIGC, l'embuscade a permis aux forces coloniales de capturer l'un des navires importants de la flotte rebelle, le Patrice Lumumba qui finit par couler en raison des dommages subis. Gata Brava, elle aussi dirigée par Calvão, leur donnera l'occasion de détruire un autre navire, le Bandim. Mais Alpoim Calvão commence à envisager une opération plus ambitieuse encore : aller jusqu'au port de Conakry et détruire, grâce à des mines « limpet » (mines ventouses) les bateaux du PAIGC.

Le plus ancien prisonnier de la guerre

Un raid sur Conakry permettrait de porter un coup dur à la flotte du PAIGC mais aussi de libérer les 26 prisonniers portugais aux mains de la guérilla. Le plus célèbre d'entre eux est le sergent-pilote Antünio Lobato. Son avion a été abattu le 22 mai 1963, alors qu'il bombardait les positions du PAIGC dans la localité de Como dans l'archipel des Bijagüs.

De son séjour dans le fort de Kindia, transformé en prison par le régime, il garde un souvenir douloureux : « Les conditions de détentions étaient indescriptibles. Nous étions environ quatre cents prisonniers répartis dans quatre salles avec chacune 7 ou 8 cellules. J'étais dans le numéro 7, un simple bloc de ciment avec à l'intérieur deux seaux : l'un avec de l'eau pour boire et me laver, l'autre pour faire mes besoins. »

« Trois ou quatre fois par an, Amilcar Cabral venait me rendre visite à Kindia » affirme-t-il « avec chaque fois la même proposition : ma libération immédiate en échange d'une déclaration radio condamnant la guerre menée par mon pays et affirmant que le PAIGC menait un combat légitime. Bien sûr, j'ai toujours refusé. Je suis un soldat ! De quoi aurais-je eu l'air en revenant au pays après une telle déclaration ? »

Après 7 années de captivité, Lobato est le plus ancien prisonnier de guerre portugais, un véritable symbole. Toutes les tentatives de libération menées par sa famille ou les services secrets portugais ont échoué. Depuis sa cellule à Conakry où il vient d'être transféré, Lobato ignore qu'à quelques centaines de kilomètres un homme, le commandant Alpoim Calvão, est en train de mettre sur pied une opération militaire secrète et inédite qui vise non seulement à le libérer mais aussi à renverser le cours de la guerre coloniale. Une opération qui aura pour nom de code « Mar Verde ».

Suite Les préparatifs de Mar Verde

 

 
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L'an 60 de la Guinée: Le président Alpha CONDE et la presse Internationale
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Mamadou FOFANA Vs Seinkoun KABA
L’inconséquence de la Cour Suprême de Guinée !
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Echos de Sekhoutoureya
Exclusif : Communication : le plan caché du président ?
Politique
UFDG : Cellou Dalein a t-il vraiment trouvé une perle rare pour remplacer Bah Oury?
Interview de Kerfalla Camara, PDG de GUICOPRES
« Nous investissons pour vendre l’image positive de la Guinée »
Il faut sauver la Guinée du multipartisme désintégrateur
Mon point de vue (Par Sidiki Kobélé Keita )
HISTOIRE de la République de Guinée
Pourquoi est-il difficile aujourd’hui d’écrire sur la Première République (1958-1984) ? (Par El hadj Sidiki Kobélé Keita)
Interview de Sékou Souapé Kourouma avec le journaliste Bébel
« Je n’ai jamais été dans un mouvement armé quelconque avec Alpha Condé… »
REGIONS

Mandiana à feu et à sang : des jeunes en colère dénoncent les « fausses promesses » du Professeur Alpha Condé

Dubréka : quand l’Etat fout le camp

Mamou: Le Président Condé inaugure la MUFFA et la MC2

Journées de l’élevage à Labé: Les ambitions du Président Alpha Condé pour le secteur

Labé: Un accueil chaleureux réservé au Président Alpha Condé

Dubréka : des femmes dans la rue pour réclamer l’eau et l’électricité

Fria: Le Président Alpha Condé relance les activités de production de l’Usine

Labé: Le procureur dans de sales draps

Guinée : une épidémie de fièvre aphteuse inquiète des paysans

Transports-Guinée : Les quatre ponts de Tanènè remis en état

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