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Politique

Chroniqueur au Soir (Bruxelles), professeur de journalisme international à l’Université catholique de Louvain et à l’IHECS

13/5/2014

 

« Il ne peut pas y avoir de développement durable sans liberté ». Cette équation vertueuse sera au centre des débats lundi et mardi au siège de l’UNESCO à Paris, à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Aiguillonnés par des dizaines d’ONG, un certain nombre d’Etats cherchent en effet à inscrire dans les textes officiels des Nations unies l’idée que la liberté de la presse est un levier essentiel de la bonne gouvernance et donc d’un développement équitable et durable. La bataille porte en particulier sur l’agenda post 2015, c’est-à-dire sur l’actualisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), la feuille de route censée guider les efforts de la communauté internationale pour éradiquer la pauvreté.



Cette coalition, formée essentiellement à ce jour de pays occidentaux et d’une poignée de pays du Sud, n’aura pas la tâche facile. Les « suspects habituels », la Chine et la Russie en tête, contestent ce « mélange des genres » et dénoncent une nouvelle tentative de l’Occident d’imposer son idéologie et ses normes au reste du monde. Les contrefeux sont déjà en place : un peu partout, des autocrates clament que le journalisme critique et indépendant est « contre le développement » parce qu’il perturbe ou discrédite des politiques gouvernementales qu’ils considèrent par définition comme éclairées.



L’équation entre la liberté et le développement ne fait pas l’unanimité. Pour nombre d’économistes classiques, l’essor des libertés serait le résultat du développement économique plutôt que l’un de ses leviers. Une thèse qu’ils illustrent en particulier par la Corée du Sud, passée « grâce à la croissance économique » de la dictature à la démocratie. En fait, dans ces milieux, l’idée que le développement, du moins dans un premier temps, est mieux servi par un pouvoir fort relève presque du dogme, au point d’associer l’octroi « prématuré » des libertés à la gabegie et au désordre. Comme s’il fallait « passer par là » avant d’atteindre le seuil de la démocratie.



Le “modèle chinois”



La Chine bénéficie largement de cette thèse gradualiste, même dans des cercles libéraux. « L’autocratie de parti unique a certainement ses inconvénients, écrivait en 2009 le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman. Mais quand pareil régime est conduit par un groupe raisonnablement éclairé de personnes, comme la Chine d’aujourd’hui, il peut aussi offrir de réels avantages, comme celui de pouvoir imposer des mesures politiquement difficiles mais crucialement importantes pour faire progresser leur pays ».



Voyez Singapour qui, sous la férule sévère de Lee Kuan Yew, s’est converti en un « hub » de la modernité globalisée, ajoutent les tenants de cette voie « inévitablement autoritaire » vers le développement. Ou encore le Rwanda « Comment ne pas voir dans la main de fer de Paul Kagame la recette du renouveau économique d’un pays ravagé il y a 20 ans par le génocide des tutsis ? », soulignent-ils. Même ritournelle à propos de l’Ethiopie. “Certes, le régime emprisonne les journalistes et met au pas la société civile, mais n’est-il pas en train de réussir le pari de sortir sa population de la pauvreté et de convertir son pays en un « tigre africain » ? C’est ce qu’impliquent en tout cas les brochures des grandes agences de coopération occidentales qui ont fait d’Addis-Abeba leur chouchou du développement.



De l’Erythrée à la Corée du Nord



Dans leur bras de fer à l’ONU, les associations de la liberté de la presse n’ont guère de mal à citer des contre-exemples qui allient la dictature au désastre économique : l’indéboulonnable Robert Mugabe a ruiné le Zimbabwe ; le spartiate Issaias Afeworki a épuisé l’Erythrée ; la Corée du Nord représente aujourd’hui le degré absolu de la dictature et du sous-développement.



Elles se prévalent aussi d’un nombre croissant d’études qui tendent à établir un lien entre la liberté et le développement, au diapason des théories développées par les prix Nobel d’Economie Amartya Sen et Joseph Stiglitz. «Une presse libre, note Robert Mahoney, directeur adjoint du Comité de Protection des Journalistes (CPJ), agit comme un chien de garde en scrutant l’action des pouvoirs dans les secteurs publics et privés. Elle fournit aux citoyens des informations indépendantes, sert de plateforme à l’expression culturelle, au débat politique et à l’émancipation des minorités. Des objectifs du développement qui ne tiendraient pas compte de ce constat seraient dès le départ entravés ». Ces thèses sont aujourd’hui relayées au sein des Nations unies par des comités d’experts, comme le « Panel de personnes éminentes » qui a publié il y a juste un an un rapport sur l’ Agenda du développement post 2015, mettant notamment en exergue « la liberté d’expression, l’accès à des médias indépendants et le droit du public à l’information ».



Quel journalisme?



La notion de liberté de la presse recouvre inévitablement des réalités différentes d’un pays à l’autre. En Amérique latine, par exemple, des médias privés aux mains de puissants groupes économiques ont souvent contribué à perpétuer un modèle de mal-développement éminemment inégalitaire et excluant. Dans les faits, le lien avec le développement dépend beaucoup de la nature du journalisme pratiqué, de sa diversité, de son éthique, de son sens de l’intérêt public ou encore de sa capacité à effectivement surveiller des pouvoirs privés ou publics constamment tentés par l’arbitraire et la rapine.



« Si la liberté de la presse n’est pas reconnue dans l’agenda 2015, ce serait une occasion manquée pour une conception du développement fondée sur les droits humains », notait Guy Berger, directeur de l’unité de liberté d’expression à l’UNESCO. Mais, en dépit de ces difficultés à convaincre des Etats récalcitrants, il s’agit aussi pour les ONG de saisir l’occasion de ces débats onusiens pour ouvrir un nouveau front et introduire la liberté de la presse dans des forums où ses adversaires ne l’attendaient guère.



La liberté de la presse serait sans doute très honorée de participer intrinsèquement à la prospérité des sociétés mais, pour les associations de journalistes, elle est aussi et d’abord une valeur en soi. Certains même ne sont pas loin de penser que c’est par cette autonomie à l’égard de tout autre objectif qu’elle est essentielle et joue réellement son rôle.



L’histoire de la liberté de la presse est dans une certaine mesure liée à l’essor du libéralisme économique, mais les éditeurs qui, au 17ème siècle, osèrent défier la censure royale ou l’excommunication religieuse ne le firent pas pour le bonheur des capitaines d’industrie. Ils le firent parce qu’ils croyaient aux vertus humanistes de la liberté pour eux-mêmes et pour leur société.



A l’image de ces journalistes qui, depuis 1997, sont honorés par le Prix mondial la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano. Anna Politkovskaïa, U Win Tin, Lydia Cacho, Ahmet Sik, nombre d’entre eux ont payé très cher, par la prison ou par la mort, leur volonté d’informer sur les abus de pouvoir. Lundi, à l’UNESCO, l’hommage qui leur sera rendu aura aussi pour ligne horizon le développement « dans et par la liberté ».



Jean- Paul Marthoz



Source : Le Soir.be


 

 
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